Temps liturgique
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Temps liturgique
Chemin de croix
1 – Jésus est condamné à mort
Qu’est-ce que la mort ? La deuxième Personne de la Trinité est venue dans sa création. Pour mourir – c’est-à-dire pour donner sa vie, celle qu’elle a de toute éternité avec le Père et l’Esprit. Une vie qui n’est pas possession de son être, mais don radical, abandon absolu dans une relation qui fait être l’autre en même temps que soi. C’est cela la Trinité : une vie dans une mort à soi, éternelle, sans fin. Et cette vie qui est don et abandon a comme débordé de la Trinité : c’est la Création. Pour que le monde soit, Dieu s’efface en quelque sorte, se cache, s’enfouit dans l’absence. C’est sa première mort ; nous lui devons la vie ; mais Adam l’a perdue par le péché, en convoitant la non mort : l’immortalité ; alors le nouvel Adam est «venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu». Jésus est condamné à mort. Pour que par elle la vie trinitaire envahisse à nouveau le monde.
2 – Jésus est chargé de sa Croix
«Quand le démiurge a fait le monde - écrit Platon dans le Timée - il l’a fait en le modelant sur la forme de la croix». C’est la dernière parole de la sagesse humaine au terme de sa quête du sens de l’existence et de l’origine des choses. La croix. Comme le «ton originaire auquel doivent s’accorder toutes les mélodies de la musique de ce monde» (Newman). La mesure à laquelle doivent être rapportées toutes les valeurs de l’existence. Jésus et la croix ne sont pas distincts l’un de l’autre ; Jésus est la croix, parce qu’il est le Fils du Père, la Raison infinie de toute chose : ce Logos que cherchait Platon et les sages de l’ancienne humanité. Jésus est chargé de sa Croix. On croyait l’humilier ainsi, montrer sa faiblesse : “vous voyez bien, ce n’est qu’un homme”. En réalité, la croix qu’il portait montrait silencieusement à ceux qui savaient voir – Pilate peut-être ? – «Celui en qui et pour quoi tout a été fait». Le chemin de croix est la glorification du Fils éternel dans le temps. La plus haute leçon de philosophie. Car c’est la Trinité qui s’y dit.
3 – Jésus tombe pour la première fois
C’est Dieu qui tombe, une première fois. Et la terre l’a retenu. Elle avait été créée pour cela, pour ce jour, pour cette heure où Dieu la touche non plus seulement par son acte créateur, mais dans son geste sauveur. La première chute du Christ, «en qui et par qui tout a été fait», c’est la Création elle-même. Celle de la terre, de la mer, des cieux et des astres – de tout l’univers. C’est aussi celle d’Adam, que l’Ecriture appelle le «terreux». Jésus, nouvel Adam, tombe sur la matière dont a été tiré le premier Adam. Dans cette première chute commence son relèvement, et le nôtre avec lui, et celui de toute la Création. C’est le sixième jour de la fête des Pains sans levain précise l’évangile de Jean. C’est aussi le sixième jour de la Genèse, celui de la création de l’homme et de la femme, demeuré inachevé, abîmé par le péché. Bientôt l’œuvre sera parachevée : «tout sera accompli». Le septième jour, Jésus, nouvel Adam, se reposera dans le tombeau de toute l’œuvre qu’il a faite.
4 – Jésus rencontre sa Mère
Il n’y a pas d’Arbre sur le Golgotha. Pas encore. Dans l’évangile de Marc, avant avoir guéri complètement un aveugle nommé Bar Timée – le fils de Timée –, Jésus lui demande : «Que vois-tu ?» – «Je vois des arbres qui marchent» répond-il. Sur le chemin de croix, ils sont trois à marcher : Jésus et les deux larrons. L’Arbre de vie et ses compagnons. Bientôt le jardin d’Eden sera reformé, sur le lieu même où la tradition rabbinique plaçait le lieu de la sépulture d’Adam. Et sur ce chemin, Jésus rencontre sa Mère : Marie, la nouvelle Ève. C’est par Ève et sa désobéissance qu’avait été initié le chemin de sortie hors du Paradis ; c’est par Marie et son fiat à la volonté de Dieu que le mouvement de retour a commencé. Tout près du seuil du Jardin, là où les glaives des soldats romains parodient les épés de feu des chérubins, c’est là que Marie se tient, comme la figure de cette nouvelle terre immaculée d’où se relèvera son Fils le huitième jour. Dans un matin sans fin.
5 – Simon de Cyrène aide Jésus à porter la croix
«Cecini pascua, rura, duces» – «J’ai chanté les bergers, les campagnes, les chefs» écrivait Virgile, le poète de Rome et de sa grandeur, celui que l’on appelait aussi «parthenos», le vierge, l’innocent. Après les soldats, voici Simon de Cyrène qui revient des champs. Un paysan. Pas un politique, comme Pilate, ni un poète, comme Véronique, mais un homme de la terre – un homme élémentaire, dont tout le labeur est de s’occuper des quatre éléments : la terre, l’eau, l’air, le feu et le bois. Le sens de sa vie était là, borné à la matière et par elle. Mais qu’est-ce que la matière ? Plus qu’un simple élément mais pas encore un sacrement: en revenant des champs à Jérusalem, comme l’on va de la nature à la culture, Simon a découvert en portant la croix le mystère du bois. Et avec lui celui de l’être. Dessous les choses, derrière les apparences matérielles, il y a la Parole de Dieu qui porte tout.
6 – Véronique essuie le visage de Jésus
En regardant la foule qui l'accompagnait dans son chemin de croix, Jésus ne reconnaît plus son image dans ses visages défigurés par la haine ou la souffrance. «Adam, où es-tu ?» avait crié Dieu dans le Jardin. «Mon image, où es-tu ?» répète Jésus, nouvel Adam. Qui, ne serait-ce qu'un instant, lui présentera un visage tout simplement humain dans lequel il puisse reconnaître l'humanité qu'il est venue sauver ? Cette humanité de l'origine, faite homme et femme, et sortie immaculée une première fois des mains de son Père ? Il ne la retrouve pas dans cette foule. A-t-elle disparue ? Après la grâce, la nature est-elle, elle aussi, perdue ? Un instant Jésus a peut-être douté. Un voile a passé devant lui et en relevant les yeux il a contemplé un vrai visage : le sien, celui de l'Homme, imprimé sur le linge de Véronique, et que le Père aspire à retrouver sur chacun de nous.
7 – Jésus tombe pour la deuxième fois
La première chute était la Création. La deuxième chute est l'Incarnation. «Il est venu chez les siens» écrit saint Jean. Dieu tombe une deuxième fois dans la Création, dans l’univers qu’il avait créé «au commencement» – non pas au début, mais dans celui qui est le Principe de tout : le Fils. Il est tombé de l'éternité pour voir ce monde de l’intérieur. Directement, non plus à travers le regard des anges, mais de ses propres yeux. Plus encore : il tombe dans sa créature, pour la relever. Dans l'incarnation, Dieu a fait sienne l'humanité, tellement que désormais on peut presque dire qu'avec l'éternité, la toute-puissance, l’immensité, l'humanité est un attribut de Dieu. «Il est venu chez les siens». Pourtant, continue saint Jean, «les siens ne l'ont pas reçu». L'Incarnation est le grand «passage» – la Passion de Dieu en nous.
8 – Jésus console les femmes de Jérusalem
«Il n'est pas bon que l'homme soit seul» avait dit Dieu à l'origine. Jésus n'est pas seul sur son chemin de croix. Il y a Marie, que Jésus appelle «Femme» dans l'Evangile. La première fois, c'était à Cana, quand sa mère poussait son Fils a commencé sa mission, comme l'Esprit Saint, peu avant, l'avait poussé au désert pour affronter la tentation. La seconde fois, bientôt, ce sera sur la croix, quand Jésus va la donner à Jean. Marie, la Femme. Et à côté d'elle, il y a «les femmes» de Jérusalem, qui «pleurent et se lamentent» sur le sort de l'Homme. Deux féminités : une première, singulière, unique, qui représente la nouvelle humanité. Une seconde, plurielle : ce sont les visages multiples d'Ève, celle que l'Ecriture appelle «la vivante», qui contemple le sort du nouvel Adam. Elle ne peut plus être «une aide» pour lui, comme à l'origine ; ce rôle est maintenant celui de Marie. Mais elle peut pleurer, et la lamentation des femmes de Jérusalem remonte de la nuit des temps vers le Père comme l'écho des aspirations de l'humanité à renouer l'Alliance rompue par nos premiers parents.
9 – Jésus tombe pour la troisième fois
Encore quelques pas, quelques heures, et «tout sera accompli»: Jésus bientôt «rendra l'Esprit». Ce don de l'Esprit, c'est la troisième chute : la troisième descente de Dieu dans la création. L'Esprit qui est descendu en Marie à Nazareth est le même que ce Souffle de vie évoqué par le Genèse, «qui planait au-dessus des eaux» à l'origine. «Il est bon pour vous que je m'en aille» avait affirmé Jésus aux apôtres. Jésus part dans sa mort pour nous redonner la vie ; Jésus part vers le Père pour nous envoyer l'Esprit. «Je m'en vais, mais vous me reverrez, et votre joie, personne ne pourra vous l'enlever». Cette troisième chute du Fils, c'est le mouvement qui l'a fait venir dans son incarnation, partir dans sa passion et enfin revenir à nous, pour y demeurer dans l'Esprit que nous allons recevoir dans cinquante jours.
10 – Jésus est dépouillé de ses vêtements
Tout près de Marie et des femmes qui accompagnent Jésus dans sa passion, seul parmi les apôtres Jean était là. Les images de la Transfiguration lui sont alors revenues : les vêtements de Jésus prenant la couleur de la gloire et le dialogue avec Moïse et Elie auquel il avait assisté : «Ils parlaient de son Exode» dit Luc. Les vêtements sont tombés, comme les figures de la Première Alliance que Jésus est venu non pas détruire, mais accomplir. Comme l'enveloppe de son corps, qui porte pour les effacer définitivement la marque du péché d'Adam. Comme le voile qui était tombé devant les yeux de Jean à Gethsémani : l'apôtre qui s'est enfui «nu», c'était lui. Avant la résurrection, Jean «a vu les vêtements, et il a cru». Caché sous le voile de Marie, il a ramassé les vêtements de son maître et s'en est revêtu. Alors, sur la croix, Jésus s'est reconnu en lui. «Femme, a-t-il dit à l'Eglise, voici ton fils».
11 – Jésus est cloué à la croix
«Tu peux manger des fruits des autres arbres, mais pas de celui de la Connaissance du bien et du mal». C'était le premier commandement, l'unique Torah donnée par Dieu à Adam. Qu'il obéisse, et sa fidélité l'aurait fait progressivement passer de l'image à la ressemblance de Dieu – de la grâce à la gloire. Mais il a touché le bois de l'arbre, senti comme il était «beau à voir», bon à caresser. Petit à petit, en prêtant l'oreille à Satan, puis en consentant au fruit donné par Ève, Adam s'est attaché à l'arbre. Aujourd'hui, Jésus, nouvel Adam, fait le chemin inverse pour nous ramener au Paradis. A Gethsémani, Satan s'est retiré, incertain de sa victoire sur la volonté de cet homme prostré à terre. Aujourd'hui, il le voit attaché à l'arbre de la croix, comme Adam avant lui. Tout semble gagné. Pourtant une inquiétude persiste en Satan et l'assombrit. «Il y eu des ténèbres sur tout la terre» dit l'Evangile. Le doute du démon s'étend comme un voile sur le monde et son Prince.
12 – Jésus meurt sur la croix
Jésus n'a pas subi la mort, comme nous, qui la subissons par l'effet de la maladie ou de l'usure des ans. Sa mort a été un acte. Et dans cet acte, la vie trinitaire, qui est don de vie à travers une mort infinie à soi, a envahi le monde. La création est rentrée dans l'Alliance. Dans l'acte d'amour du Christ, elle s'est réouverte au Créateur : elle est redevenue une relation. Non pas une relation éternelle, comme le sont l'une pour l'autre les trois Personnes de la Trinité, mais une relation créée. Cette transformation du monde a été réalisée une fois pour toute par le Christ dans l'offrande de sa vie au Golgotha. Et depuis lors, elle s'étend progressivement au monde, depuis le Cœur de Jésus transpercé, comme une onde d'amour sur l'océan de la Création. Depuis notre cœur aussi, si nous la laissons venir le baigner. A l'origine, le Jardin d'Eden était arrosé par quatre fleuves, dont le cours s'étendait aux quatre points cardinaux. Aujourd'hui, du côté du nouvel Adam, l'eau et le sang du fleuve rédempteur partent dans la direction des quatre bras de la croix et irriguent le monde qui au dernier jour deviendra pleinement sacrement.
13 – Jésus est descendu de la croix
Avant la naissance de Jésus, l'ange avait dit à Joseph: «N'aie pas peur de prendre Marie chez toi; ce qui a été conçu en elle est de l'Esprit Saint». A l'autre bout de l'Evangile, avant la renaissance de Jésus, un autre Joseph apparaît : Joseph d'Arimathie, qui était disciple, mais en secret. Car il avait peur lui aussi. Non pas de prendre Marie chez lui, mais le corps de Jésus. On ne nous dit pas si un ange l'encouragea. Mais alors que le soir du vendredi tombait, «il eut le courage, souligne l'Evangile, de venir réclamer le corps à Pilate». Et Pilate accepta. Pourquoi lui fallut-il du courage ? Par crainte des juifs, ou des autorités romaines ? En touchant un mort, Joseph le savait, il se rendait impur selon la Loi de Moïse. Alors qu'apparaissaient les premières lumières du «Grand Shabbat de cette année-là», Joseph reçut le corps du Christ dans ses bras. A Jérusalem, les fils d'Israël célébraient l'arrivée du septième jour. Posé pour son peuple qui entrait dans la nuit, le geste de Joseph confessait déjà la victoire de la Vie. Le lever du huitième jour.
14 – Jésus est déposé dans le sépulcre
«Il a été mis au tombeau et est descendu aux enfers» dit le Symbole des apôtres, d'un trait, sans distinguer entre l'un et l'autre mystère. La mise au tombeau est la quatrième chute de Jésus. Trois fois il est tombé. Et trois fois la terre l'a empêché de tomber plus bas. Cette fois, la terre s'ouvre pour recevoir le nouvel Adam. «Souviens-toi homme que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière»: l'avertissement du Mercredi des Cendres devient réalité aujourd'hui. Le nouvel Adam est «retourné à la Poussière». Que faire maintenant ? Avec courage, laisser Jésus descendre au plus profond de nos enfers. Et attendre. Il nous l'a dit : «un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me reverrez». «Un peu» : presque un Nom divin. C’est l’écart qui nous sépare de la résurrection. Pourquoi si peu ? Parce que cet intervalle n’est pas vide, mais rempli déjà de la Présence de Dieu qui vient. Cette espérance nue, c'est le mystère du Samedi saint.
Un paroissien de Saint Germain l’Auxerrois
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